L’APPROCHE CENTREE SUR LA PERSONNE (ACP) selon CARL ROGERS

 

 

Philippe Dafflon

 

 

1.      CONTEXTE SOCIO-HISTORIQUE ET BIOGRAPHIE DE CARL ROGERS 

 

1.1.     D'une morale culpabilisante à l'autonomie et l'indépendance

 

Carl Rogers (8.1.1902- 4.2.1987) naît à Chicago dans une famille où l'atmosphère religieuse est intransigeante. Le culte du travail y est prôné et les activités récréatives sont subtilement et affectueusement interdites parce que moralement coupables, tout comme les fréquentations en dehors de la famille. Pour combler le manque de contacts sociaux et de chaleur humaine, Rogers s'intéresse très vite à des ouvrages de science agronomique et d'élevages d'animaux. Il apprend ainsi à mettre sur pieds des expériences et acquiert la compréhension profonde des méthodologies expérimentales en même temps que leur respect. En 1919, selon les attentes familiales, il s'inscrit en agronomie à l'Université du Winsconsin.

Eloigné du cadre parental, il développe pour la première fois des relations amicales et chaleureuses au sein d'un groupe. Il transforme ses croyances et modifie son projet professionnel. De l'agriculture il passe à l'histoire, persuadé que cette branche lui donnera de bonnes bases pour son futur travail de pasteur.

En 1922, il participe durant six mois en Chine à une conférence mondiale d'étudiants chrétiens. Ce séjour lui permet de se détacher complètement des étroites conceptions parentales et de prendre la direction de l'indépendance spirituelle, intellectuelle et affective. Après avoir obtenu un diplôme en histoire, il se marie et déménage à New-York où il est reçu dans le séminaire le plus libéral de cette époque, l'"Union Théological Seminary".

 

Rogers n'y supporte pas l'imposition d'idées "toutes faites". Avec d'autres, il organise un cours sans professeur dont le programme est fait uniquement à partir des interrogations des participants. Par les questions qu'il se pose et examine, il remet en cause son engagement dans le pastorat. Il réalise que sa profonde motivation d'améliorer la vie sociale des individus ne lui permet pas de rester dans un endroit où l'on exige de lui qu'il croie en une doctrine religieuse spécifique. Il commence alors à se tourner vers la psychopédagogie clinique au Teacher's Collège de Columbia. Des contacts et des cours comme celui donné par Kilpatrick (ancien étudiant de John Dewey) et sa première expérience clinique avec des enfants perturbés l'amènent à constater qu'il ne peut plus rester dans le monde religieux. Il s'embarque donc complètement dans la carrière de psychologue où sa liberté n'est pas restreinte et ne fréquente plus que le Teacher's Collège dès la fin de cette deuxième année.

Parallèlement à ses études, Rogers travaille à l'Institut de Guidance infantile. Il y découvre le point de vue dynamique de Freud et prend conscience de son sens clinique.

 

           

1.2.     La confrontation à la psychanalyse et aux méthodes directives

 

En 1928, Rogers devient psychologue dans une clinique psycho-pédagogique à Rochester. Ce travail auprès d'enfants marginaux et délinquants ne laisse pas de place à des vérifications de théories ou d'hypothèses. Le seul critère retenu est celui de l'efficacité thérapeutique. Ce côté pratique et pragmatique est dû considérablement à l'influence de certains travailleurs sociaux comme Elisabeth Davis, Jessie Taft, Frederik Allen, tous trois disciples du psychanaliste dissident Otto Rank. En reliant les apports indirects de ce dernier à celles de Kilpatrick et Dewey, il commence à réaliser qu'une personne est capable de se diriger d'elle-même et de trouver son propre chemin.

Au fil du temps, des constatations décevantes issues de sa pratique quotidienne l'amènent à reconnaître l'absence d'efficacité thérapeutique des méthodes d'entretiens directives et de l'interprétation. Il remarque aussi que la tendance et la capacité de l'individu à se développer nécessitent un contexte de relations positives, c'est-à-dire dépourvues de menaces à l'idée que la personne se fait d'elle-même.

 

1.3.     Naissance de la thérapie centrée sur le client

 

En 1939 Rogers publie "The Clinical Treatment of the Problem Child", ouvrage qui contient les germes de son approche: l'importance du rôle du thérapeute, du domaine de ses attitudes, de ses émotions et de sa finesse psychologique, la place de la recherche scientifique en psychothérapie. Grâce à cette publication, il est invité comme professeur titulaire à l'Université d'Etat d'Ohio. Durant quatre ans, il affine ses observations en se référant à la thérapie par le jeu (K.Horney) et à la thérapie de groupe. Pendant cette période il critique la directivité, les tests et les bons conseils pour proposer des pratiques nouvelles. Celles où on ne s'attache pas à trouver des solutions mais plutôt à aider les individus à se développer pour mieux s'intégrer dans la vie en général. Il insiste aussi sur l'importance des émotions par rapport aux aspects cognitifs d'une situation, celle essentielle de la relation thérapeutique comme élément primordial dans l'évolution du client. La thérapie centrée sur le client naît: "la relation d'aide psychologique est une relation permissive, structurée de manière précise, qui permet au client d'acquérir une compréhension de lui-même à un degré qui le rende capable de progresser à la lumière de sa nouvelle orientation. Cette hypothèse a un corollaire naturel: toutes les techniques utilisées doivent avoir pour but de développer cette relation libre et permissive, cette compréhension de soi dans l'entretien d'aide, et cette orientation vers la libre initiative de l'action."  (ROGERS, 1977: 33)  

 

1.4.     L'affirmation de la thérapie centrée sur la personne et son ouverture au large domaine des relations humaines

 

Rogers approfondit constamment la thérapie centrée sur la personne dans ses aspects théoriques et pratiques et il applique son approche à de nombreux domaines des relations humaines. A côté de beaucoup d'articles, il publie régulièrement des ouvrages faisant état de son cheminement. Donnant des cours universitaires, il remet en question l'enseignement et développe sa vision de l'acte d'apprendre et du fonctionnement d'un facilitateur. Après avoir quitté Chicago pour le Wisconsin, il abandonne l'institution universitaire estimant ce cadre traditionnel trop étroit et aliénant. Membre de la "Western Behavioral Sciences Institute" à la Jolla, il participe à de multiples groupes de  développement personnel et en vérifie les dynamiques facilitantes. En 1968 il fonde "The Center for Studies of the Person". C'est l'époque où il s'engage pour l'humanité et la communauté mondiale. Il écrit  "Réinventer le couple" (1972) puis expose les conséquences politiques possibles de ses vues dans "Un manifeste personnaliste" (1977). Son implication pour la paix mondiale aboutit dans "The Way of being" (1980).

Rogers meurt le 4 février 1987 après une chute dans les escaliers. Sans le savoir, il vient d'être proposé pour le prix Nobel de la Paix.

 

Aujourd'hui l'évolution de l'ACP poursuit le trajet d'ouverture initié par Rogers. Ses apports sont reconnus, utilisés, développés en étant sujets de recherches ou de remises en question dans de nombreux pays et domaines de l'activité humaine: de la thérapie à l'économie en passant par l'éducation, l'enseignement, la formation, le travail social ou les soins infirmiers. Sans que l'attitude fondamentale du thérapeute ne change, deux tendances très générales existent à l'intérieur des pratiques thérapeutiques. L'une, "classique" et verbale, se sert exclusivement des trois conditions relationnelles facilitantes comme outil thérapeutique. L'autre, dans le cadre de ces trois conditions, inclut la possibilité de se servir d'outils ou de techniques annexes.

 

2.      LES CONCEPTS THEORIQUES FONDATEURS

 

2.1.     La tendance à l'actualisation

 

L'ACP se fonde sur cette énergie de croissance propre à tous les vivants. De la même manière que le gland se développe naturellement pour devenir un chêne si les conditions de base sont présentes (eau, lumière, éléments nutritifs), l'être humain tend à se conserver et à s'enrichir pour autant que son environnement réponde favorablement à ses besoins. Ces derniers visent à satisfaire l'organisme dans son entier, soit autant sa structure physique et biologique que celle psychologique. Dans ce sens, l'individu est considéré comme une totalité psycho-physique qui interagit avec son environnement. A partir de son point de vue subjectif, il s'enrichit avec tout ce qui favorise son épanouissement et augmente la satisfaction qu'il en tire.

 

La tendance à l'actualisation ne concerne pas seulement la satisfaction des  besoins "par déficience" (comme ceux physiologiques: respirer, boire, manger...etc.) mais également les besoins de sécurité, sociaux (se sentir aimé, accepté, reconnu), d'estime ou de considération (de soi et de la part des autres) et de réalisation personnelle.

Cette tendance innée peut être défavorisée, freinée ou même bloquée chez  l'individu atteint gravement par des interventions physiques ou psychiques de l'environnement, particulièrement par celles qui touchent au Moi et à sa conscience (self-perception). Parfois aussi, elle ne trouve un chemin d'expression qu'à travers des manifestations déviées, bizarres ou anormales qui peuvent conduire à des actions socialement plus destructives que constructives. Enfin, parce que cette tendance agit au niveau de l'organisme tout entier, elle s'exprime également au niveau du Moi, structure qui se développe à mesure que les fonctions se différencient.

           

 

2.2.     L'expérience - l"experiencing"

 

Cette notion fait référence aux évènements psychologiques qui sont en train de se dérouler à travers le système viscéral et sensoriel d'une personne. Ce processus concret et corporel est caractérisé par la spontanéité, dans le sens où il s'agit d'une réaction émotionnelle du moment présent (l"ici-maintenant"), et non l'expression d'une accumulation d'expériences passées ou différées. L'expérience renvoie à"tout ce qui se passe dans l'organisme à un moment quelconque et qui est potentiellement disponible à la conscience; autrement dit tout ce qui est susceptile d'être appréhendé par la conscience. La notion d'expérience engloble donc tant les évènements dont l'individu est conscient que les phénomènes dont il est inconscient."  (ROGERS, 1973: 174). L'"expérience de Soi", se rapporte aux faits et évènements du champ subjectif que l'individu reconnaît comme se rapportant au "Moi". Les "expériences de Soi" constituent la matière première à partir de laquelle se forme l'ensemble de la structure expérientielle dénommé le "Moi".

 

2.3.     Le processus d'évaluation organismique

 

Tout individu en train de s'actualiser possède un processus d'évaluation interne ou d'auto-régulation. Ce système d'évaluation ne cesse d'évoluer ou de changer car les critères mis en jeu dans ce processus ne sont jamais fixes ni rigides. Au contraire, ils se modifient constamment en fonction de la conscience d'une partie de l'expérience vécue et de la satisfaction organismique qui s'y rattache. Autrement dit, l'expérience est évaluée en tenant compte des besoins de conservation et d'enrichissement de l'individu, et cela tant au niveau de son organisme que de son Moi. La tendance à l'actualisation sert ainsi de critère au processus d'évaluation organismique.

 

Un exemple très basique peut s'observer chez un jeune enfant en train de jouer qui a faim et veut manger. Une fois rassasié il se détourne de ce besoin et peut retourner à ses activités ludiques. En faisant comme cela, il montre qu'il est capable de reconnaître naturellement et spontanément ce qui dans l'ensemble favorise son développement.

Cette évaluation organismique ne fonctionne pas lorsque l'individu ne se réfère qu'à des critères externes et n'applique que des valeurs d'autrui.

 

2.4.     "Moi"-"Image de Moi"-"Image de Soi"-"Self" (termes équivalents)

 

Par les résultats de la recherche et l'observation clinique, Rogers définit cette instance comme "la configuration expérientielle composée de perceptions se rapportant au moi, aux relations du moi avec autrui, avec le milieu et avec la vie en général, ainsi que des valeurs que le sujet attache à ces diverses perceptions. Cette configuration se trouve en continuel état de flux, autrement dit, elle est constamment changeante encore qu'elle soit toujours organisée et cohérente."  (ROGERS, KINGET,1973: 179)

 

La caractéristique fondamentale du "Moi" est celle d'être une configuration qui se modifie à mesure que les évènements se déroulent. Au fil des expériences, cette structure mouvante évolue au gré d'une construction sans cesse organisée et réorganisée. Une autre propriété importante de cette configuration expérientielle est qu'elle est  potentiellement disponible à la conscience, ce qui signifie qu'elle n'est  pas nécessairement ou pleinement consciente. Ce concept d'"Image" ne doit donc pas être compris dans un sens visuel ou concret. Enfin, le "Moi" est aussi le régulateur du comportement car il forme le critère de sélection de l'organisme. Les éléments des expériences qui s'accordent avec ce "Moi" sont rendus disponibles à la conscience, au contraire de ceux qui sont interceptés parce qu'ils ne s'y harmonisent pas.

 

Par extension, le "Moi Idéal" représente l'ensemble des caractéristiques idéales que la personne voudrait pouvoir posséder comme représentatives et descriptives d'elle-même. Pour le reste, elle se définit comme le "Moi" ci-dessus.

 

3.      LA PATHOLOGIE ET LA SANTE PSYCHIQUES

 

3.1.     Des caractéristiques du développement de l'enfant

 

Psychologiquement, l'enfant vit dans une réalité constituée par la représentation qu'il s'en fait. Son expérience est sa réalité, c'est-à-dire qu'elle appartient à son cadre de référence et n'est pas la réalité objective. Il est équipé d'un système inné de motivations  et il tend à actualiser les potentialités de son organisme. Son comportement représente un effort orienté vers la satisfaction de ses besoins d'actualisation. Dans son interaction avec le milieu, l'individu se comporte comme un tout organisé, mais ni rigide, ni fixe. Un système d'auto-régulation accompagne l'expérience et lui attribue une valeur positive lorsque celui-ci perçoit que cette expérience préserve ou enrichit son organisme. Elle est négative lorsque contraire à cette préservation et à ce rehaussement. Enfin la personne tend à rechercher les expériences perçues comme positives et à éviter celles perçues comme négatives.

La tendance à la différenciation (un aspect de la tendance à l'actualisation) permet à un segment de l'expérience de se différencier et de parvenir à la conscience. Cette partie symbolisée est synonyme de conscience d'exister ou d'agir; elle représente l'expérience du "Moi". Du fait des interactions entre l'organisme et le milieu, cette conscience d'exister augmente et s'organise graduellement pour former la "notion du Moi", distinct des autres "Moi" et faisant elle-même partie de l'expérience puisqu'objet de la perception. 

 

3.2.     Le dysfonctionnement psychique

 

3.2.1.  La perte de la  liberté expérientielle par besoin de considération positive

 

A mesure que le jeune enfant se développe grâce aux relations qu'il établit avec des personnes importantes pour lui, il en vient à avoir une "Image de Soi" qui demande à être en sécurité, nourrie, considérée. La satisfaction de ce besoin de considération positive va s'avérer déterminante car elle précède le besoin de considération positive à l'égard de Soi. Dépendant des personnes de référence autour de lui, l'enfant ne peut fournir une réponse à son besoin d'auto-considération que s'il a d'abord été l'objet lui-même d'une considération positive sans condition. Un individu entouré de personnes qui le critiquent, le jugent ou le condamnent par rapport à ce qu'il pense, ressent ou éprouve, apprend pour se protéger et être à tout prix apprécié, à se couper de ce qu'il vit spontanément et librement. Nous nommons cela la perte de la liberté expérientielle.

Il nous semble utile d'insister ici sur le fait que cette liberté expérientielle ne signifie absolument pas la "liberté de  tout pouvoir faire" mais bien celle de "tout pouvoir penser et ressentir". Elle se rapporte aux phénomènes internes de l'individu et lui permet de se sentir libre de reconnaître et d'élaborer ses expériences et sentiments personnels comme il l'entend, sans devoir les nier ou les déformer pour garder l'estime des siens.

 

3.2.2. L'incongruence, le désaccord fondamental ou le décalage entre l'expérience vécue et le "Moi"

 

Si, pour développer ou conserver une estime à ses propres yeux, la personne   introjecte des valeurs externes d'autrui, la constance de cette introjection aboutit à une intériorisation de ces conditions de valeurs. Dans ce cas, une vie authentique risque d'être restreinte ou impossible.  Pour défendre son "Moi" de ce qui le menace, l'individu intercepte sa réalité intérieure et un décalage  se produit entre l'expérience interne vécue et le Moi. Cela s'appelle l'incongruence, l'inauthenticité ou le désaccord fondamental. Les expériences sont perçues de manière sélective en fonction de ce qui est fait pour être considéré ou apprécié. Elles peuvent accèder à la conscience du "Moi" sans être déformées ou niées uniquement lorsqu'elles sont conformes à ces conditions externes. Ce n'est pas le cas lorsqu'elles sont différentes de ces conditions.

 

3.2.3.  Mode externe d'évaluation  et processus de dysfonctionnement

 

Pour répondre aux conditions demandées afin d'être apprécié par son entourage, l'individu place de plus en plus son centre d'évaluation à l'extérieur de lui. Ainsi, beaucoup d'expériences ou de vécus sont ressentis comme menaçants. Pour aider l'organisme à faire face, un processus de défense se met alors en place. Celui-ci est caractérisé par "la perception sélective", la "déformation" et/ou "l'interception" totale ou partielle des expériences. La personne qui ne se rend pas compte de son état de désaccord devient vulnérable à l'angoisse, à la menace et au malfonctionnement psychique. Si à la suite d'une expérience critique un désaccord est dévoilé de façon indéniable, l'image du Moi peut se désintégrer (en train de prendre conscience, le sujet se sent menacé par quelque chose de manifestement et indéniablement réel mais est en désaccord avec l'Image qu'il se fait de lui-même). Du fait de l'impuissance du processus de défense qui laisse l'expérience être correctement symbolisée, il va se produire un effondrement (le choc de la prise de conscience) caractérisé par un état de désorganisation pouvant à son tour être moteur d'un processus de réintégration.

 

3.3.     La personne qui fonctionne pleinement ("Fully fonctioning person")

 

L'accord interne, l'accord entre le Moi et l'expérience ou la congruence, tels sont les termes principaux renvoyants à ce fonctionnement. Elaborée elle aussi à partir de la pratique, cette notion est théoriquement centrale puisqu'elle est une condition première et incontournable du processus qui se déroule vers une "vie pleine". En voyant les clients s'engager dans un processus de révisions, de remises en questions et de modifications de l'image qu'ils se font d'eux-mêmes, il est apparu évident que ce processus visait à (r)établir l'accord entre l'expérience et le "Moi".

 Chez une personne, les conséquences positives découlant de ce processus d'accord  se caractérisent par:

 

            - Une ouverture accrue à l'expérience

 

Le fait le plus frappant chez une personne qui fonctionne adéquatement est l'ouverture toujours plus grande qui se réalise face à ce qu'elle vit. Elle explore ce qui se passe en elle, l'accepte, l'écoute; elle s'autorise à éprouver ou à penser sans se sentir menacée et devient toujours plus capable d'écouter les autres. Si nous pouvions être complètement ouverts à notre expérience, les déclencheurs internes ou externes pourraient directement être relayés par le système nerveux sans être déformés ou interceptés par un mécanisme de défense. Au contraire, la personne (hypothétique) vivrait son expérience et en serait pleinement consciente.

 

La "vie pleine" apparaît tel un mouvement de l'organisme dans lequel l'expérience s'écarte d'un pôle de défense pour se diriger vers un pôle d'ouverture. Mais, parce que cette "vie pleine" n'est en aucun cas un état (mais bien un processus, une direction vers laquelle nous tendons), ce mouvement n'est pas linéaire et pas sans "hauts et bas". Une "vie pleine" se déroule dans toutes les directions, y compris dans celles qui peuvent être présentement douloureuses. L'individu est capable de s'ouvrir de plus en plus autant à ces sentiments de joie, de courage, de tendresse ou d'admiration qu'à ceux de peurs, de découragements, d'agacements ou de souffrances. Dit globalement, il est de plus en plus capable de vivre pleinement les expériences de son organisme au lieu de leur en refuser la conscience. Nous commençons à nous diriger vers cette "vie pleine" lorsque nous essayons de nous comporter "Au delà des façades", des "Ce qu'on attend de moi" et des "Faire plaisir aux autres".

 

            - Une vie existentielle accrue

 

L'Image de Soi étant en mouvance, la tendance à vivre le moment "ici-maintenant" est une donnée d'un processus vers la vie pleine. Nous sommes sans cesse en changement et nous n'avons jamais fini de nous réaliser. Etre ouvert à son expérience réelle signifie que chaque moment de la vie est nouveau puisque la configuration de stimulus existants qui a déclenché l'expérience n'est jamais la même. Ce style de vie existentielle comprend donc cette fluidité qui permet de voir la personnalité comme émergence de l'expérience plutôt qu'expérience traduite ou déformée pour s'adapter ou s'ajuster à une structure préconçue du "Moi". La personne vivant pleinement se met à participer à l'expérience de son organisme, à l'observer et non à la contrôler.

 

            - La confiance accrue dans son organisme

 

La troisième caractéristique de ce processus vers une "vie pleine" est le développement toujours plus fort de la confiance de l'individu en son organisme et ses  sens. La personne qui fonctionne pleinement prend chez elle sa source d'évaluation plutôt que de rechercher ce qu'elle doit faire selon telle personne ou tel modèle représentatif d'une autorité extérieure. Pour prendre une décision elle se réfère finalement à elle-même et éprouve un sentiment de liberté en même temps que celui d'être une personne responsable, assumant autant la décision de son action que les conséquences de ses choix. Dans le cadre de limites posées par son organisme, sa situation de vie actuelle ou son hérédité biologique, elle vit et exerce pleinement son autonomie. Elle se voit agir de plus en plus librement ou créativement et ne se laisse pas piéger par des rôles conventionnels ou conformistes.

 

3.4.2.  L'orientation positive de la nature humaine

 

Il ressort nettement que Rogers affirme une conception "positive" de la nature humaine. Dans le contexte, le psychothérapeute américain dresse ouvertement un constat très différent des conceptions freudiennes, théologiennes, judéo-chrétiennes puis behavioristes qui dominent la culture éducative et relationnelle de l'époque. Observant le fonctionnement de l'humain, il n'y voit pas une nature imprévisible, irrationnelle et indigne de confiance qu'il faut surveiller ou contrôler par l'éducation et les structures de la civilisation.

 

L'homme est fondamentalement un être social. Sans contact humain, il ne pourrait pas développer la conscience de son existence. Notre "Moi" se construit de ce que les autres nous renvoient de nous-mêmes. Il est le résultat des interactions que nous vivons avec l'environnement via d'autres humains. Au fond de nous, nous savons que nous avons besoin des autres et tendons naturellement vers la socialisation.

Souvent traité de naïve, cette conception ne veut pas nier que l'individu peut se comporter d'une manière cruelle, horriblement destructive, immature, anti-sociale ou nuisible. En revanche elle comprend ces comportements inadéquats comme des moyens de défense de l'individu contre ses peurs ou pour combler les frustrations qui découlent de l'absence ou de l'inédaquation de réponses aux besoins fondamentaux. Si par moments, nous avons des envies de tuer, d'agresser, de nous imposer ou de blesser, cela ne signifie pas que nous allons passer à l'acte. De tels comportements inacceptables résultent certes d'un choix dé-libéré, mais d'abord d'un modèle de comportement représentatif d'un conditionnement social.

 

Enfin, soulignons encore que pour Rogers, l'être humain n'est pas non plus fondamentalement irrationnel dans le sens où ses pulsions, si elles n'étaient pas contrôlées par la raison, aboutiraient à la destruction, y compris à la sienne. Un équilibre entre tout ce qui tend à actualiser les potentialités de l'individu est visé.  Par conséquent, cette recherche concerne autant les capacités rationnelles qu'émotionnelles (et non la prévalence du rationnel sur l'émotionnel), car toutes les deux aident à répondre aux besoins et buts de l'organisme.

 

 

BIBLIOGRAPHIE

 

A. Ouvrages de CARL ROGERS traduits en langue française

 

-         "Autobiographie", Epi, Paris, 1971

-         "Le développement de la personne", Dunod, Paris, 2/1977

-         "La relation d'aide et la psychothérapie", 2 vol., ESF, Paris, 4/1977

-         "Liberté pour apprendre", Dunod, Paris, 2/1977

-         "Psychothérapie et relations humaines" (avec KINGET, M.), 2 vol. Nauwerlaerts, Paris, 3/1967

-         "Les groupes de rencontre", Dunod, Paris, 1973

-         "Un manifeste personnaliste", Dunod, Paris, 1979

-         "Réinventer le couple", Laffont, Paris, 1974

-         "Psychologie existentielle" (avec MASLOW, A. et MAY, R.), Epi, Paris,

-         « L’approche centrée sur la personne ». Anthologie de textes présentés par Howard Kirschenbaum et Valérie Land Henderson, Ed. Radin, Lausanne, 2001.

 

B. Quelques ouvrages de langue française relatifs à l'ACP et à la psychologie humaniste:

 

-          ABRAHAM, A.: "Le monde intérieur des enseignants", Epi, Paris, 1972

-          ABRAHAM, A. et al.: "L'enseignant est une personne", ESF, Paris, 1984

-          ARTAUD, G.: "La crise d'identité de l'adulte. Un modèle d'analyse.", Ed. Universitaires, Ottawa, 1979

-          AXLINE, V.: "DIBS. Développement de la personnalité grâce à la thérapie par le jeu.", Flammarion, Paris, 1967

-          DE PERETTI, A.: "Liberté et relations humaines", Epi, Paris, 1967

-          DE PERETTI, A.: "Pensée et vérité de C. ROGERS", Privat, Toulouse, 1974

-          GENDLIN, E.T.: "Une théorie du changement de la personnalité", CIM, Montréal, 1982

-          GENDLIN, E.T.: "Au centre de Soi", Ed. Le Jour, Montréal, 1970

-          HETU, J.-L.: "La relation d'aide. Eléments de base et guide de perfectionnement", Ed. du Méridien, Montréal (Québec), 1986

-          MASLOW, A.H.: "Vers une psychologie de l'Etre", Fayard, Paris, 1972

-          POEYDOMENGE, M.-L.: "L'éducation selon Rogers. Les enjeux de la non-directivité", Dunod, Paris, 1984

-          PORTELANCE, C.: "Relation d'aide et amour de soi. L'approche non directive créatrice en psychothérapie et en pédagogie", Les éditions du Cram, Montréal (Québec), 1992

-          PORTELANCE, C.: "La communication authentique. L'éloge de la relation intime", coll. Psychologie, Les éditions du Cram, Montréal (Québec), 1994.

-          PORTELANCE, C.: "La Liberté dans la relation affective", Les éditions du Cram, Montréal (Québec), 1996

-          PORTELANCE, C.: "Eduquer pour rendre heureux", Les éditions du Cram, Montréal (Québec), 1999

-          St-ARNAUD, Y.: "La personne humaine", Ed. de l'Homme, Montréal, 1974

-          St-ARNAUD, Y.: "La personne qui s'actualise. Traité de psychologie humaniste", Gaëtan Morin, Chicoutimi, Québec, 1982.

-          THORNE, B.: "Comprendre Carl Rogers", Privat, Toulouse, 1994

 

 

 

 

©  Philippe Dafflon

Psychologue-psychothérapeute FSP

Formateur SPCP

Ch. du Schönberg

1700 Fribourg

Tél.: 026 466 31 01