Farinaz Fassa    

Enseignante de gymnase, sociologue

Institut d’anthropologie et de sociologie

Université de Lausanne

farinaz.fassarecrosio@ias.unil.ch

 

 

Colloque

Gestion du stress et prévention de l’épuisement professionnel

8 novembre 2001

 

 

Autour de la pénibilité du travail des enseignants :

 vers une reconnaissance

 

 

« al. 1. Pour protéger la santé des travailleurs, l’employeur est tenu de prendre toutes les mesures dont l’expérience a démontré la nécessité, que l’état de la technique permet d’appliquer et qui sont adaptées aux conditions d’exploitation de l’entreprise.

« al. 2. L’employeur doit notamment aménager ses installations et régler la marche du travail de manière à préserver autant que possible les travailleurs des dangers menaçant leur santé et du surmenage. »

Art. 6. Loi fédérale sur le travail (al.1 en vigueur depuis 1.1.1985, al. 2 en vigueur depuis le 1.1. 1984), Code des Obligations,

 

Parler de stress des enseignants est minimiser les problèmes qui existent aujourd’hui dans cette profession. Les trois enquêtes 1 qui touchent au travail des enseignants dans le canton de Vaud montrent que la question doit être posée de façon plus tranchée (qui ne souffre pas de stress en ces temps de changements rapides ?) et que la pénibilité du travail enseignant doit être reconnue comme particulière 2.

 

Ces trois travaux scientifiques montrent que, dans le Canton de Vaud tout au moins, la situation est alarmante puisque les enseignants semblent plus que les autres catégories professionnelles souffrir d’une situation au travail qui met en danger leur santé physique et mentale 3. Il est regrettable qu’après de tels constats, les Autorités politiques du Canton puissent même imaginer augmenter le temps de travail des maîtres licenciés de l’Université (passage de 25 à 28 périodes pour les maîtres du secondaire I et de 22 à 23 pour les maîtres de gymnase). Les constats effectués par trois équipes de recherche différentes exigent que les mesures proposées par l’employeur aillent en sens inverse de façon à, comme la loi sur le travail le propose, « manière à préserver autant que possible les travailleurs des dangers menaçant leur santé et du surmenage ».

 

Deux ordres de changements émergent des demandes des enseignants et des analyses que font les chercheurs, des changements structurels qui appartiennent à la sphère politique et sont du ressort du DFJ, voire du Conseil d’Etat, et des changements qui devraient intervenir dans la gestion des relations dans l’environnement au travail. Il est extrêmement difficile de séparer ces deux types de changements qui de fait constituent deux dimensions des problèmes auxquelles les acteurs doivent bien souvent faire face dans la pratique. Ainsi doit-on noter que lorsque les directions ont conscience des difficultés rencontrées par les maîtres, elles ne peuvent y porter recours car elles ont des racines structurelles. Cette situation pourrait par ailleurs conduire à terme à une pénibilité particulièrement grave pour les directeurs qui se trouvent souvent, mais pas toujours, entre deux demandes.

 

Origine des tensions pouvant à terme induire de la morbidité

 

 

Changements

Des changements structurels doivent être apportés pour modifier cet état de fait tels la diminution des effectifs dans les classes, puisque les résultats de l’enquête de l’IST montrent que les tensions sont aggravées dès lors que les effectifs dépassent les 21 élèves.

Il apparaît aussi que la pénibilité au travail n’est pas directement liée à l’âge des enseignants mais à leur ancienneté et à leur temps de travail. Ces points suggèrent que le travail d’enseignement est « usant » et exigeant en termes d’investissement personnel. Des mesures devraient être prises qui permettraient aux enseignants de se ressourcer (congés sabbatiques, diminution des horaires, …) et d’éviter de tomber dans une situation de morbidité.

Dans ce contexte, il me paraît que les directions se doivent de faire en sorte que non seulement la loi soit respectée dans le domaine des effectifs et qu’aucune classe ne dépasse les effectifs maxima fixés par la loi et les règlements mais aussi que les projets d’enclassement devraient être effectués sur la base des effectifs minima de façon à tenir compte des aléas ultérieurs.

Les enseignants montrent par ailleurs une souffrance au travail augmentée par la tension qui provient de l’alliance de fortes demandes psychologiques de leur part et d’une faible autonomie dans leur environnement professionnel. Ici aussi, des changements structurels devraient être envisagés, tels - et pourquoi ne pas rêver - une autre organisation de la hiérarchie scolaire : on pourrait imaginer que les directeurs soient élus par les enseignants pour quelques années et que le fonctionnement des écoles se démocratise de cette façon. Ce discours hétérodoxe a bien peu de chance de trouver un écho parmi les décideurs mais on peut penser que qu’il a le mérite de mettre l’accent sur la demande des enseignants d’être plus largement écoutés lorsque des changements se mettent en place. Cette écoute ne devrait pas seulement prendre la forme d’une consultation mais d’une véritable prise en compte des avis exprimés par le corps enseignant.

 

En ce qui concerne les changements sur le lieu de travail lui-même, il convient de relever que tout ce qui peut être entrepris par les directeurs dans le sens de la reconnaissance du travail de leurs enseignants devrait voir le jour. Ainsi, les directions devraient-elles prendre le parti des maîtres lorsque des conflits les opposent aux instances politiques qui par des demandes toujours plus grandes d’efficience disqualifient le travail fait.

Elles devraient aussi user de leur influence pour permettre une meilleure gestion des changements pédagogiques et rompre clairement avec le discours qui décrit parfois les enseignants comme de paresseux traditionalistes qui ont la chance de ne travailler que peu.

Cette changement de regard sur le corps enseignant pourrait aussi se traduire pratiquement par une revalorisation des formations  suivies par les enseignants (formation qu’ils devraient pouvoir choisir plus largement qu’aujourd’hui) en considérant qu’elles font partie de leur travail et peuvent être prises sur le temps des leçons données.

Last but not least : on pourrait imaginer que le pouvoir des enseignants à l’intérieur des établissements soit augmenté et qu’ils ne soient pas traités comme une catégorie professionnelle subalterne alors que leur formation requiert des qualifications complexes. Les directions peuvent ici, et au quotidien, jouer un rôle très net.

 

 

1) En été 1999 deux enquêtes sont menées simultanément : le rapport balance qui concerne essentiellement le supérieur gymnasial ou le professionnel et qui met en parallèle la situation telle qu’elle est perçue et celle qui serait souhaitée, l’enquête qui sera plus tard dépouillée par L’institut de Santé au Travail et dont le titre est Analyse sur le questionnaire sur l’état de santé physique et mentale des enseignants Vaudois et une enquête qualitative commanditée par la SVMS qui s’intitule La pénibilité du travail des maîtres secondaires. Une souffrance liée aux paradoxes de la modernisation (décembre 1999, travail réalisé par Sabine Masson)

 

2) On doit relever que l’état de santé des enseignants vaudois semble plus préoccupant que celui des enseignants français (cf. Le Monde, 26.09.01).

 

3) Selon l’analyse de l’IST, plus de 50% des enseignants montrent selon un échelle existante (Karasek) des signaux de troubles somatiques ou psychiques ou sont en mauvaise santé (22%) Ce pourcentage est plus élevé que dans l’ensemble de la population travaillant en Suisse (14% pour les personnes en mauvaise santé).